Une industrie motrice : la haute couture parisienne et son évolution

L’histoire du Costume, dans les deux derniers siècles, laisse assez voir que les maîtres de la Couture font de la femme son image — et que la Mode, dans ses grandes lignes, livre à l’historien une explication souvent profonde de l’état d’une société, des phases du goût, des goûts, et même des idées dirigeantes. »

Cette citation n’est pas de moi. Elle est tirée d’un des derniers numéros de la revue Formes et Couleurs. Mais je la fais mienne et la prends cotnme préface à l’histoire de la Mode dans l’entre-deux-guerres, étant convaincu que l’histoire du Costume, de 1918 à 19З9, aidera l’historien à expliquer cette période extraordinaire. J’ai eu l’avantage de la vivre au sein même de la Mode, aussi bien en France qu’à l’étranger, et, d’après ce que j’ai vu et vécu, je «voudrais essayer de montrer que cette époque tant critiquée a marqué, du moins, l’apogée dei la richesse et des bienfaits de tout genre, que la Mode française pouvait apporter au pays.

Qui crée la Mode ? M Lanvin répond à cette question : « Les couturiers, évidemment, mais aucun n’a pu définir exactement dans quelles conditions… »

Lucien Lelong dit : « C’est un truisme de dire que la Mode est faite autant par les femmes que par les couturiers. »

Les deux ont raison, car la Mode est le résultat de la combinaison du goût artistique du couturier, plus ou moins influencé lui-même par les conditions économiques ou sociales de l’époque, et du désir de la femme qu’il veut habiller. Or, la femme que le couturier veut avant tout habiller est la Parisienne, depuis toujours sa plus fidèle collaboratrice, l’incarnation, si l’on veut, du Goût, avec un grand G.

Paris est aussi nécessaire à la création de la Mode et à la vie de la Couture que l’eau aux poissons. D’où suit que la Couture parisienne est la source même de la vie pour tous les commerces et industries de luxe : grande soierie lyonnaise ; tissus haute nouveauté (lainages, cotons, lins, dentelles, etc.) ; articles de Mode, rubans, écharpes, feutres, pailles ; ganterie, bonneterie, lingerie de luxe ; fourrures, chaussures et maroquinerie ; le chapeau, ou la Mode proprement dite ; la broderie, la passementerie, les articles de Paris, les boucles, la bijouterie — sans compter

d’autres industries qui en profitent plus directement (publications de Mode), ou indirectement (transports et navigations, etc.). Bien plus, la Couture, pendant l’entre-deux-guerres, n’a-t-elle pas développé énormément son commerce d’exportation et, comme tel, contribué pour une large part à l’équilibre de notre balance commerciale ?

Pour suivre révolution de la Mode dans la période de l’entre-deux- guerres il est donc nécessaire de voir, en gros : d’abord ce qu’a fait la Mode pour Paris, et vice-versa ; puis pour l’ensemble des industries et commerces de luxe ; enfin, pour la France sur les marchés extérieurs.

Ce qu’a fait la Mode à Paris, c’est-à-dire : « L’évolution de la Mode en jait. »

Ce qu’a fait la Mode pour l’ensemble des industries et commerces de luxe, et donc : « L’évolution de la Mode et ses conséquences économiques. »

Ce qu’a fait la Mode pour la France sur les marchés extérieurs, disons : «L’évolution de la Mode et ses conséquences pour la France à l’étranger. »

Paris, avant la guerre de 1914, était déjà le centre de l’élégance mondiale. Mais les premiers effets de cette guerre et de la paix qui suivit furent un dispersement général de la carte de l’Europe — la dispersion, à tout jamais, de la grande majorité des têtes couronnées et des noblesses qui vivaient dans leur sillage. Première conséquence : la Cohiture parisienne, après la guerre, ne pourra donc plus compter sur sa belle clientèle — celle des aristocraties européennes, qu’elles soient russes, polonaises, allemandes ou autrichiennes.

Deuxième conséquence . la iïuerre, en prenant les hommes, a en quelque sorte libéré les femmes. Fait inéluctable : la femme est sortie de chez elle, où les traditions l’enfermaient dans un cadre restreint, l’écrin de son boudoir ou celui de son coupé. Beaucoup de femmes ont travaillé et perdu l’habitude de l’oisiveté — • cette règle de la femme riche d’avant 1910

Lucien Lelong reconnaît ces faits quand il dit : « Les femmes, libérées de 1 Emprise de certaines conventions et de certaines traditions, appelées non seulement à se déplacer, mais à occuper leur vie de façon singulièrement plus variée .., ont eu moins de temps à consacrer à leur coquetterie. Est-ce à dire qu’elles sont devenues moins élégantes ? Non, mais l’élégance est devenue chez; elles un geste plus naturel. Elle a été moins un désir de paraître qu’une manière d’être. »

Même son de cloche chez une autre grande couturière qui, interviewée, répond « Jusqu’à la guerre de 1914, les femmes étaient demeurées romantiques d’esprit, de cœur, de mœurs et de costumes. Ainsi que nous le disons encore aujourd’hui, elles étaient restées 1900 Vie facile, valses, Trouville, les eaux, la Riviera, les grandes premières, les romans, les équipages, la crainte du haie et les ombrelles, les plumes, les jupes retroussées discrètement, l’extrême pudeur Elles étaient 1900.

Soudain, le grand drame de la guerre. . Les femmes s’éveillent d’un long rêve. Adieu l’atmosphère de boudoir et de serre chaude ; adieu les thés intimes sous d’attendrissants abat- jours de soie rose ; adieu les migraines soignées douillettement au creux du canapé. La vie est là, réclamant d’impérieux sacrifices, exigeant toute l’artivité, toute l’énergie de chacun.

II faut remplacer l’homme absent, travailler, supporter, subir ; il faut apprendre à voir mourir, et à mourir. La tourmente passée, ces femmes n’étaient plus. La facilité avait vécu. Habituées à une vie simple, elles y ont conformé leur apparence. Leurs cheveux sont tombés sous les ciseaux pour leur permettre une coiffure rapide et facile. Elles se sont dépouillées de tout l’encombrement des lingeries compliquées. Les jupes ■se bont raccourcies pour que leur marche fût plus aisée. Plus de robes à dentelles, à passementerie, à broderies, à fleurs. Une soif de simplicité, de pureté, presque de rigidité. Enfin libérée, la ligne nette du corps naturel -se dessine, retrouvée… C’est la femme d’entre les deux guerres. »

Et \oilà le bouleversement — déjà pressenti par Poťret, avant la guerre, lorsqu’il délivrait la femme du corset. Voilà le boule\er sèment que les couturiers finiront d’achever en créant, dès la fin de celle-ci, la « robe-chemifee». Une passade, peut-être ? Mais il y faut « voir la négation violente de tout ce qui se portait avant le dépouillement révolutionnaire, qui rompt алее le passé, une fois pour toutes, et déblaie le .terrain pour la naissance d’une nouvelle esthétique. Ici, je cite à nouveau Lucien Lelong : « Cette esthétique de l’entre-deux-guerres est essentiellement caractérisée, en dépit de la diversité des recherches et de l’incertitude deb momements, par deux faits :

1° Lne recherche foncière de la simplicité ;

2° Un retour aux lignes naturelles du corps.

Ces deux caractéristiques sont impérieusemnt dictées par le fait que les femmes sont, désormais, en mouvement ; elles s’adonnent aux sports et aux voyages $ elles \eulent retrouver l’aisance de leurs gestes, la liberté de leur allure Plus d’engoncement, plus de carcasses, de formes contraintes. Et ce goût du sport grandira au fur et à mesure que le règne de l’automobile s’étenrha »

Les modes seront en grande partie déterminées par lui. Ainsi, l’après- midi, les femmes cesseront de poiter des toilettes compliquées, car l’après-midi sera employé à des sorties de déplacement dans des voitures de plus en plus surbaissées. Il faudra donc des robes simples et pratiques des tailleurs stiiets ; les femmes se dédommageront, le soir, en se glissant dans des robes somptueuses. On sait ce qu’a fait la Couture en ce sens.

Après la robe-chemise, • — long fourreau avec la taille sur les hanches, et s’arrêtant au-dessus des chevilles, — la robe toute courte. La taille ne bouge pas, mais la jupe, -raccourcie démesurément, » s’arrête à quelques doigts seulement au-dessous des genoux, qu’il s’agisse du tailleur, de la robe d’après-midi ou même de la robe du soir. Mode seyante, ou non ? Notons seulement que toutes les femmes du monde civilisé ont porté la jupe courte à cette époque — et que tous les hommes civilisés l’ont trouvée à leur goût. La Mode du temps présent ne paraît jamais ridicule au moment de son existence, mais seulement quelques années après. Le rôle de l’historien est de trouver une raison à tout excès ; ici, cette raison a été la nécessité finale d’imposer à tout jamais la révolution vestimentaire commencée immédiatement après la guerre.

La liberté de mouvement, nécessaire à la femme moderne, demandait d’abord la liberté de mouvoir ses jambes. La Couture ne pouvait procéder par étapes ; les critiques auraient été les mêmes pour 5 centimètres de raccourcissement que pour 3o ou 4o. Ce fut donc 3o ou 4o. Il y eut des critiques, certes, mais l’intéressée, ivre de liberté et d’émancipation, bondit sur cette Mode qui lui permettait, d’ailleurs, de faire valoir

l’attrait de ses jambes, bien gainées de soie. Et les hommes acceptèrent non moins facilement l’offrande publique qui leur était faite et qui leur procurait un plaisir des yeux qui, de tout temps, leur avait été refusé.

M™ du Chatelet a dit : « Les femmes nulles suivent la Mode, les prétentieuses l’exagèrent, mais les femmes de goût pactisent agréablement avec elle » Gela est bien vrai, surtout quand une Mode comme celle-ci est excessive La femme de goût, disons la Parisienne, ajusta donc rapidement la longueur de la jupe à une distance convenable, — cinq doigts au-dessous du genou, quand elle était assise, — et, seules, les prétentieuses la portèrent courte à l’excès.

L’excès dura peu, d’ailleurs. Sa révolution faite, la Mode put évoluer. Sûre, dorénavant, de ses conquêtes : simplicité, retour aux lignes naturelles du corps, elle décrétera, dès 1928, la iobe longue pour le soir, et mi-longue pour l’après-midi. Seuls, resteront courts à tout jamais, par nécessité, le tailleur de ville et la robe de sport.

Après la guerre, développement prodigieux de la grande Couture à Paris .. D’une vingtaine de maisons, en 1914, son effectif passe à près de deux cents en 1929. Son emplacement d’origine — rue de la Paix, place Vendôme, rue Royale — devient trop exiguë, c’est la marche vers l’Ouest. Empruntant le faubourg Saint-Honoré et ses rues transversales passant pai l’avenue Matignon, elle rejoint le rond-point des Champs-Elysées, où Poiret s’installe dans un de ses plus somptueux hôtels particuliers, — puis remonte l’avenue jusqu’à l’Arc de Triomphe.

Des noms ? Quelques-uns d’avant guerre — Worth, Paquin, Doucet — restent fidèles à la rue de la Paix, pendant que Doeuillet, Přemet, Beer, Martial et Armand le sont à la place « Vendôme, et Jeanne Lanvin au faubourg Saint-Honoré Mais la guerre et l’après-guerre nous apportent une pléiade de noms nouveaux, aussi célèbres bientôt que les anciens : que ce soient Chanel, Patou, Lelong, Jenny, Molyneux, Lucile Paray, Germaine Lecomte, Jane Duverne, Marcel Rochas, Maggv/ Rouff ou Bruyère, Schiaparelli, Alix, etc. Un véritable tourbillon. Quelques maisons disparaissent, mais, pour une qui s’en va, dix naissent, et la liste s ‘allonge toujours jusqu’en 1929, apogée de la Couture de l’entre-deiiA- guerres. De tout cela, il suffit de retenir trois noms : Poiret, Patou, Worth, deux maisons presque nouvelles et une ancienne

Qui est Poiret ? Un révolutionnaire Après avoir fait ses écoles, au début du xxe siècle, chez Rouff et chez Worth, les deux anciens de la Couture, il s’est installé avant 1914 à son compte, mais c’est l’après-guerre qui lui permet de se lancer, car il saura tirer parti du bouleversement survenu dans la vie de la femme, boulevei sèment dont les effets persisteront une fois la paix revenue et dont il a été le premier à ье rendre compte. C’est lui qui a libéré la femme du corset ; c’est lui qui, de 1918 à 1928 a été l’âme de presque toutes les révolutions de la Couture. Il a apporté à ч celle-ci un sang nouveau et d’extraordinaires idées. Doué de toutes les qualités d’un artiste peintre et sculpteur, il a donné à la femme le goût des couleurs violentes et contrastées, celui des tissus riches, étincelants : lamés d’or et d’argent, brocarts, velours façonnés,’» ciselés. Ses idées, excessives parfois, fantasques squvent, sont devenues en quelque sorte la « Théorie » de la Couture : on peut dire maintenant qu’il a été le rénovateur, l’âme même dte la Mode pendant l ‘entre-deux-guerres.

Patou, c’est autre chose. Plus calme, plus pondéré, plus commerçant peut-être. C’est lui le créateur de la jupe courte, cette deuxième révolution de la Couture. Artiste moins excessif que Poirct, moins turbulent, plus raffiné peut-être, il a su utiliser à l’extrême les beaux tissus souples, crêpes marocains, satins, georgettes, les tissus qui ont du tombant, de la ligne, qui drapent naturellement par leur poids et leur plis naturels, et qui rappellent l’aisance des diapés grecs ou romains. Il a su imposer pendant des années des coloris trouvés par lui-même, et dont tous le camaïeux donnèrent le ton, non seulement à, sa collection, mais à toute la Couture et au monde entier.

Enfin Worth. Worth, qui n’a fait aucune révolution. C’est la maison Sérieuse, celle dont le nom vient naturellement au bout de la plume de- tout romancier qui veut faire sentir que son héroïne a du goût et de la fortune. Worth, une tradition, un grand passé à maintenir. C’est lui qui l’а conçue, cette Couture qui grandit démesurément. Il faut donc qu’il la surveille, la dirige, la corrige parfois. Ce sera là sa tâche : corriger les excès, freiner les emballements, maintenir le bon ton de la vraie richesse, garder pure la tradition du bon goût français.

Autour de ces trois hommes a gravité toute la Mode de l’entre-deux- guerres. Cela n’empêchant pas chaque autre maison célèbre d’avoir, à tour de rôle, ses idées, à succès, d’avoir, pendant une saison ou plusieurs, la vogue, — la vogue Chanel, Lelong, Molyneux, Vionnet, — mais Poiret, Patou, Worth restèrent et resteront toujours au-dessus de tout cela. Élevées à l’école de tels maîtres, des premières, des modellistes, douées d’une ambition légitime et fortes de leur diplôme de séjour, s’en sont allées voler de leurs propres ailes. Elles ont eu, tour à tour, un peu ou beaucoup de cette « vogue » qu’elles ambitionnaient, vogue due d’abord au nom et aux leçons de leur maître initial, mais peu d’entre elles ont su la maintenir à jamais.

Telle est l’histoire, en fait, de la Mode et de son évolution h Paris, dans l ‘entre-deux-guerres. Mais cette histoire ne’ serait pas complète, si je ne disais comment la couture a résolu le premier problème qui s’est posé devant elle, en 1918, à la suite de l’armistice : le problème de la disparition de sa meilleure clientèle, celle des Cours et des noblesses européennes.

Dès avant 1914, la grande Couture, pour satisfaire les demande^ des Cours étrangères, envoyait sur place des vendeuses avec des collections. Ce fut le premier embryon du chiffre d’affaires « Couture Exportations ». Les clientes étrangères, d’autre part, venaient chaque saison faire leurs achats à’ Pari». N »oubliez pas que nous sommes alors en plein libre- échange. La guerre finie, cette clientèle n’existe plus — à l’exception de la clientele anglaise, qui, du reste, tendra à disparaître au fur et à mesure que le libre-échangisme fera place au protectionnisme. Et, d’ailleurs, le fait de se déplacer avec des robea pour les vendre directement à la cliente que l’on sollicite rappelle encore le temps où la petite couturière parisienne allait à domicile solliciter sa cliente de la noblesse française : forme attardée de tutelle et de service, qui semble encore un reste des privilèges de clasbe.

La Couture a déjà réfléchi. Si la guerre a dispersé et ruiné à tout jamais sa clientèle de luxe, la noblesse, la guerre (surtout au delà des austère, fermée et autoritaire. Lyon était pour elle la Vertu, comme Paris était le Vice. Or, on travaille volontiers алее le vice, s’il rapporte, mais l’on ne s’en vante pas trop et l’on refuse de le fréquenter. A cette époque, la Fabrique honnahe, très aristocrate et très puissante, s’étendait donc sur place, à Lyon, aussi bien aux acheteurs étrangers qu’aux acheteurs parisiens. Ces acheteurs parisiens étaient des négociants établis a Paris, achetant en exclusivité certains patrons dans différentes maisons de Lyon et revendant, à leur risque, ces mêmes patrons à la Couture. Autrement dit, ces marchands servaient uniquement d’intermédiaires entre Lyon et sa Fabrique et Paris et sa Couture : de cette époque datent les maisons Labbey, Roubaudi, Raymond, Rémond, Maurice Vergne, Coudurier, etc.

La guerre passe et la Mode fait les révolutions que nous avons vues La création du modèle, non plus seulement pour la clipnte privée, mais aussi pour l’exportation à des grossistes, avec le droit de le recopier ; la soif de la nouveauté, qui s »étend.

Les autres fabricants suivent la soie ainsi ouverte, et l’on peut dire qu’en 1929 toute la Fabrique lyonnaise de haute nouveauté possède ses maisons propres à Paris. Qui mieux est, des maisons de vente à clientèle de Couture établie à Paris achètent des usines à Lyon et, avec l’aide de spécialistes recrutés sur place, font fabriquer uniquement pour leurs besoins. D’autres, devant l’expansion croissante de la vente des tissus haute nouveauté par l’intermédiaire de la Couture, fondent en même temps une fabrication à Lyon et des maisons de vente à Paris : ce sera le cas, par exemple, de Ducharne. Des maisons de Couture puissantes iront même jusqu’à aider, par des achats exclusifs et massifs, des petites maisons de soieries et de nouveautés, qui se développeront ainsi très rapidement, et des maisons de soieries puissantes financeront des maisons de Couture nouvelles pour se développer avec elles. Ce sera le cas de Colcombet, de Saint-Ëtienne, et de Schiaparelli.

Quelle que soit la combinaison adoptée, un fait est certain : au cours de cette période, Lyon a perdu son indépendance au prof it de Paris, qui lui est dorénavant indispensable. La recherche de la nouveauté se fera presque exclusivement dans la capitale. Les bureaux de dessins, l’échantillonnage, la direction artistique, antérieurement à Lyon, à la Fabrique, seront maintenant installés à Paris, afin de pouvoir être en contact permanent avec la Couture, d’où tous les désirs sortiront. Les acheteurs étrangers n’iront plus à Lyon, car, après avoir choisi leurs modèles en Couture, ils pourront, dix minutes plus tard, choisir les tissus qui les composent aux maisons mêmes qui les ont fournis à Paris.

Lyon ne gardera plus, en quelque sorte, que la partie technique de la création, et apportera tous ses soins à la recherche de la nouveauté, que ce soit en matière de tissage, de teinture ou de procédés de transformation et d’apprêts.

Les années qui s’écouleront entre 1925 et 192g verront non seulement l’apogée de la Couture parisienne, mais, en même temps, l’apogée de la grande soierie lyonnaise Si des maisons comme Worth font, à cette époque, 70 millions de chiffre d’affaires, des maisons comme Coudurier et Biankini feront, chacune, plus de 100 millions, et le chiffre à l’exportation de la grande soierie dépassera deux milliards.

La on doit, sans contredit, cette montée prodigieuse à la suprématie de la Mode parisienne, à la publicité vhante que la couture lui fait à Paris pour l’usage du monde entier ; elle le doit aussi, il faut le reconnaître, au génie et a\i goût de ses techniciens qui ont su, eux aussi, faire leur révolution, s’adapter aux besoins nouveaux, et surtout comprendre qu’ils avaient intérêt à se laisser aider et mener par Paris.

Au point de vue pratique, -vovons ce qu’a produit, en nouveautés- fcoieries, l’alliance de Lyon et Paris dans l’éntre-deux-guerres.

Dans les tissus unis, crêpes, batins et autres, la Nouveauté a consisté surtout dans la recherche et l’application d’une gamme de coloris jusque- là jamais atteinte et, paitant de là, à l’établissement chaque saison de quelques teintes nouvelles, qui deviennent des couleurs types, indiquant au monde féminin universel la « couleur à la mode ». Dans cet ordre d’idée les tons à la mode de l’entre-deux- guerres sont presque totus le produit de l’imagination de Jean Patou.

Dans les façonnés « nûmeduté a consisté a fabriquer, grâcp aux techniques sans cesse perfectionnées des métiers à tisser et à l’art multiple des dessinateurs, des tissus de plus en pius riches, lamés, brochés, damas, où la soie naturelle et artificielle, les fils d’or et d’argent rivalisent dans l’enchevêtrement de la trame et de la chaîne.

Quant à l’industrie des vejours, elle a subi une révolution totale. A. peu près tous les velours en usage en 1918, soit velours chiffon (poil soie et fond eojon), soit velours de Lvon (poil et fond tout soie), sont rem,- placés d’abord par des velours où la soie naturelle du poil est changée en soie artificielle, plus brillante et plus lourde, ce qui permet de donner aux robes du soir un tombant que pouvaient seuls leur donner les tissus unis, crèpes ou satins. La vogue de ce velours, inventé par Gouduriér- Fructus, dura plus de dix ans ; elle changea à tout jamais la fabrication des vekmrs, non seulement à Lyon, mais dans le monde entier.

Ce velours a, toutefois, un défaut. Le poil, de par sa composition artificielle, est fragile et se marque très facilement à tout contact extérieur, quand on s’assied, par exemple, ou quand la main du danseur s’y appuie. La Couture exigea donc de Lvon, saison après «aison, que ce défaut fût supprimé. Les techniciens, les chimistes spécialement, firent à Lyon recherches sur recherches pendant de nombreuses années avant de pouvoir, aux environs de 19S2, présenter un velours du même type que le précédent, mais, cette fois, infroissable.

En deux ans, ce nouveau velours tuait son prédécesseur — et, à nouveau, non seulement l’industrie française, mais l’industrie mondiale des velours était obligée de changer sa fabrication.

Ces faits paraissent peut-être minces au profane ; il n’en est pas moins vrai que ces deux inventions françaises, dues à la coopération de Id grande soierie lyonnaise et de la Couture, ont apporté « au textile mondial une de ses plus grandes révolutions.

Puisque j’ai mentionné la soie artificielle, il est juste de remarquer immédiatement que l’application de sa découverte, bien antérieure à la guerre de îgii, ne s’est réellement iaite en grand dans 1q textile que dan^ l’entre-deux-guerres, et grâce encore à la coopération de Lyon et de Paris

La soie artificielle que M. de Chardonnet, son inventeur, avait prévue comme un substitut (on dirait maintenant un ersatz) de la soie naturelle, a été, à ses débuts, utilisée par la grande soierie comme fibre nouvelle pouvant donner par ses propriétés propres des effets entièrement nouveaux, qu’elle soit ‘utilisée telle quelle ou mélangée à la soie naturelle, à la laine, au coton ou à toute autre fibre. Matière totalement différente de la soie, elle sp comporte au tissage, à la teinture, aux apprêts, d’une façon spéciale et par là produit des effets tout particuliers. La soie artificielle a été à la base de la richesse de toute la nouveauté de la grande soierie de l’entre-deux- guerres, et là encore a révolutionné non seulement le textile français, mais le textile mondial, car tous les tissus fabriqués à prix de revient élevés, par la grande soierie au moment de leur nouveauté, ont pu être copiés ensuite par la grande industrie française de soie artificielle, aussi bien d’ailleurs que par l’industrie mondiale du même nom.

C’est dans ce domaine de la soie artificielle que Lyon et Paris nous ont apporté, en 1929, leur troisième révolution, en découvrant la soie A.lbène, soie artificielle acétate mate. Eiankini a été le premier à en lancer la vogue, qu’il s’agisse des Flamisols, « des Ribouldingues, des Tree-Bark, des Peau-d’Ange, qui, à leur tour, ont obligé la fabrication mondiale des unis de soierie à changer ou à modifier leur fabrication.

Enfin, je ne voudrais pas oublier de mentionner la nouveauté apportée dans le domakie de l’impression qui, tout en étant probablement le plus ancien des procédés de nouveauté employé par la soierie, puisqu’il était déjà connu des Chinois plusieurs siècles avant notre ère, n’en a pas moins subi un tel développement, aussi bien mécanique que chimique, qu’il faudrait des pages entières pour énumérer sa nouveauté dans la période de l’ciilre-deux-guerres. On ne conçoit plus maintenant une saison d’été sans imprimés — à dessins géométriques, à grandes ou, à petites fleurs — , s’ils venaient à manquer, ce serait dommage pour notre ceil qui s’émerveille, chaque saison, de la variété des dessins, de la richesse des coloris- que ce procédé apporte au v tissus légers que portent nos femmes Les procédés découverts ou mis au point pendant J’entre-deux guerres permettent la reproduction sur tout tissu, naturel ou artificiel, soie ou lainage, lin ou coton, de tout dessin, si fin soit-il, de toutes couleurs, — si nombreuses soient-elles, — Aoire de photographies de toute espèces, et même de dessin à apparence de relief.

Dans le lainage haute nouveauté, pareillement révolution totale. Avant la guerre d!e 1914, la mode en lainage était presque entièrement réservée aux tissus anglais, draps, velours de laine, tissus lourds, ternes, employés spécialement pour le manteau et le tailleur. La vogue du sport créant chez la femme des besoins nouveaux, l’esprit inventif du couturier et du fabricant français fit le reste. Des industriels comme Rodier, Meyer. Lesur et autres, comprirent tout de suite que la nouveauté devait exister e» lainage au même titre qu’en soierie. La découverte de fib nouveaux, obtenus par des procédés de torsion spéciaux, leur permet bientôt de fabriquer des crêpes de laine, de coton, de lin, presque aussi fins que les crêpes de soie. Avec ces fils, dans leurs usines spécialement agencées de la région de Aisne (Bobain, Saint-Quentin), ils produisirent bientôt tous ces tissus qui ont nom crêpe-laine, fleurs de laine, etc., dont l’usage sera bientôt presque identique à celui de la soie ; on les utilise pour le sport, la robe d’après-midi, voire même la robe du soir. Les gammes de coloris sont aussi importantes que les gammes de crêpes de Chine ou de georgettes ; ils sont imprimés, brochés de fils d’or et d’argent, de cellophane, mélangés à la soie naturelle, à la soie artificielle, a des matières nouvelles : poil« de lama du Tibet (Kasha), poils de chameau, poils de lapin angora, cachemire, duvet d’oiseaux, etc., etc. L’interpénétration des effets du lainage dans la soierie et des effets de la soie dans le lainage sera telle que bientôt l’on ne pourra presque plus distinguer le domaine personnel de chacun, les grandes maisons de soieries présenteront des collections complètes de lainages tissés sur leurs propres métiers, pendant que les maisons de lainages présenteront des collections complètes de patrons de soierie. Et le résultat sera qu’en couture les modellistes utiliseront bientôt, indifféremment, lainages ou soieries souples pour la robe d’après- midi, voire la robe du soir ; le modèle ainsi conçu et vendu à l’exportation créera, en quelques années, une demande en lainages haute nouveauté sur le marché français, en tous points similaire à celle faite sur le marché grande soierie.

Inutile d’insister sur le bénéfice économique que la France a pu retirer de cette révolution apportée par la haute Couture à cette branche particulière de l’industrie du textile.

Un mot maintenant sur l’industrie bonnetière de Troyes et dentelière de Calais, car toutes deux ont été, différemment du reste, mais profondément, affectées par la Mode de l’entre-deux-guerres.

La vogue du sport a entraîné 4n usage de plus en plus grand du jersey et du tricot de toute sorte. La nouveauté dans ces articles, sans cesse réclamés par Paris, a obligé les industriels de l’Aube à modifier complètement leur fabrication. Ils l’ont fait, et le résultat a été un succès considérable. Des métiers à jersey et à tricot, sans cesse perfectionnés, ont permis une fabrication de jerseys dans quoi rentraient toutes les matières utilisées par la soierie et le lainaee haute nouveauté . soie, laine, coton, rayonne et matières nouvelles comme la soie Albène. Là encore, des collections entières d’omis, de façonnés, d’imprimés ont été utilisées pour .tous les besoin* de la couture s, là encore le jersey ou tricot en modèle a été demandé par l’exportation — et toute l’industrie troyenne a vu son prestige grandir de plus en plus sur les marchés étrangers.

Le seul point noir, dans cette évolution du textile français due à la Mode, c’est l’industrie de la dentelle. La Couture qui, de 1918 à 1926, l’avait beaucoup aidée, en utilisant dans ses modules tous les> dessins que les fabricants de Calais lui présentaient (Lelong et Jenny ont été les grands spécialistes de la robe de dentelle), s’est mise à la bouder et bientôt n’en a plus voulu à aucun prix. Et nous avons assisté, dans les dix années qui ont précédé cette guerre, à la ruine lente, mais sûre de l’industrie de toute la région de Calais.

Il ne faut pas blâmer la Couture de cet état de chose, mais la nature

même de la Mode, c’e&t-à-dire sa soif de nouveauté. En dentelles, la nouveauté consiste uniquement dans le dessin — et, quel que soit ce dessin, à quelques mètres de distance presque toutes les dentelles se ressemblent De même, son usage est très limité ; la robe en dentelle, qu’elle sorte de telle ou telle autre maison, a un caractère à peu près identique. Disons qu’il n’y a rien qui ressemble plus à une robe de dentelle qu’une autre robe de dentelle. La Mode a fait ce qu’elle a pu pour les dentelles, mais elle se doit à sa réputation et, quand un genre de tissu a été trop utilisé, elle le bannit nécessairement, quelles que puissent être les conséquences économiques d’un pareil ostracisme.

Le bijou a trop été, toujours, un des ornements préférés de la femme, pour que la Mode de l’entre-deux-guerres n’ait pas affecté son usage. Qu’il soit vrai ou faux, son essor a été prodigieux.

La rue de la Paix, la place Vendôme, la rue Royale, la rue Saint- Honoré, quartier par excellence de la Couture, sont aussi, par excellence, le quartier du bijou. Qui ne connaît les noms de Cartier, de Boucheron, de La Chaume, de Van Cleef et Arpels ? Qui n’a pas admiré dans leurs vitrines somptueuses les magnifiques créations de ces maisons à renommée mondiale ? Le travail du bijou est devenu entre leurs mains un véritable travail d’art. La pierre seule n’en fait plus la valeur, — mais ce que les Anglais appellent le craftmanshîp. Chaque saison, tout comme les robes et les dessins de tissus, leurs modèles changent. Des nouveautés sont créées. Le « clips, par exemple, bijou-agrafe qui peut servir d’ornement à la fois sur la robe, le chapeau, le sac à main, dans les cheveux et même qui remplace la désuète et surannée boucle d’oreilles. La minaudière également, véritable petite armoire à glace où, sous le volume d’un petit livre de prières, la femme élégante trouve à portée de la main le nécessaire indispensable à son maquillage savant. Le simple poudrier encore, dont le travail savant et artistique peut se comparer au travail des tabatières ouvragées de nos ancêtres. Tout cela, sans parler des bijoux classiques, — bracelets, chaînes, pendentifs, bracelets-montres, bagues, etc., — dont la recherche, le goût parfait, le mélange des pierres et des métaux précieux font séparément de véritables œuvres d’art.

Ce qu’ont fait les grands bijoutiers qui, d’accord avec la Couture, lancent la mode du bijou, la bijouterie d’imitation l’a fait en grand. Là encore nous retrouvons le clips, la boucle, le poudrier, l’ornement de tout genre. Rares les robes du soir ou de l’après-midi qui ne possèdent pas un de ces motifs de fausses pierres qui imitent si bien le vrai diamant, et qui relèvent d’une tache brillante, au hasard l’une fronce, d’un pli ou d’un mouvement, la simplicité comme d’un grand modèle.

Quant à la parfumerie, son évolution a été encore plus profonde, et nécessiterait à elle seule un exposé complet. Certes, cette industrie a .toujours été essentiellement française, mais il faut reconnaître la part fondamentale qu’ont prise à son développement, dans l’entre-deux-guer- res, d’une part M. Coty. d’autre part la grande Couture.

Avant la guerre de 1914, les parfums étaient surtout des parfums naturels $ base d’essences de fleurs, dont le centre principal était Grasse.

Le maquillage était >alors peu répandu, et considéré comme de mauvais ton. A la faveur de la guerre, la femme s’est émancipée, -— mais émancipation ne veut pas dire abandon de la recherche : bien au contraire. François Goty s’est rendu compte que cette émancipation donnerait à un nombre de femmes toujours croissant le désir de plaire, c’est-à-dire de se faire belles. Il s’est rendu compte, le premier, que la clientèle des vieilles dames qui utilisaient l’eau de Cologne ou l’eau de Portugal pour leur toilette ou contre leurs \apeurs, celle des actrices et des demi-mondaines qui, à peu près seules, utilisaient des parfums et des fards, étaient une bien petite clientèle, comparée à celle de toutes 1еь femmes du monde entier. Et Coty a industrialisé le premier la parfumeiie en utilisant au maximum les essences chimiques, bien moins coûteuses ‘et de gamme plus variée, et, d’autre part, en soignant pour la vente la présentation, qu’il s’agisse du flacon à modèle réservé ou de l’emballage d’un luxe inouï, le tout faisant un véritable petit objet d’art. Essor prodigieux, qui entraîna dans son sillage toute la parfumerie française : Houbigant, Roger et Gallet, Guerlain, etc.

Poiret, lui encore, devant l’engouement de l’après-guerre pour les parfums et, d’une façon générale, pour les produits de beauté, comprit le premier qu’il fallait aristocratiser ceux-ci, en faire en quelque sorte des modèles exclusifs, pour les diffuser ensuite dans le grand public. D’où la création des parfums « Rosine », du nom d’une de ses filles. D’où, à la suite, les parfums Worth, Chanel, Molyneux, Patou, Lanvin, pour ne citer que les plus connus. Devant le développement grandissant de leurs ventes, ces maisons de couture furent bientôt obligées de créer, en France et dans le monde entier, des organisations de vente pour suffire à la demande toujours croissante de leurs pioduits. L’engouement des femmes pour les parfums à la mode s’explique aisément. Les noms des grandes maisons» de couture sont connus du monde entier, mais toutes les femmes de re monde n’ont certes pas les moyens d’avoir une robe signée Worth, Patou, Chanel, Molyneux ; toutes, par contre, ont les moyens d’acheter un flacon de parfum, un savon, un bâton de rouge, que sais-je encore — car parfum ne veut pas dire seulement « le parfum », mais toute la gamme des produits de toilette ou de beauté qui ont pour base l’esseňcr de ce parfum, eau de Cologne, savons de toilette, de bains, sels, talc, poudre de riz, rouge ‘à lèvres, rouge à joues, compact, fards de toute espèce, chacun de ces produits étant ainsi, dans son ensemble, matière et présentation, capable d’enivrer à la fois l’odorat, la vue et le toucher. La mode des parfums s’est établie. C’est à l’entre-deux- guerres qu’on le doit.

Même phénomène dans la ganterie, tant à Grenoble qu’à Millau on à Paris. Ces industries provinciales, qui ont nom Perrin, Neyret, Reynier, fabriquent des gants pour le monde entier depuis longtemps, certes ; mais il appartient a. la période de l’entre-deux-guerres de lancer le gant à la Mode, le gant modèle, complément indispensable du modèle de la grande Couture. Alexandrine a été le prototype de ces maisons. D’accord avec les principales maisons de couture, elle confectionnait, dans ses ateliers de la capitale, des gants pour chaque modèle présenté, style et couleur assortis. Chaque paire, qu’elle soit simple ou ornée de broderie, de passementerie, de jours, était, à elle seule, un véritable travail d’art.

Tous les fabricants de gants de France durent s’inspirer rapidement de ces modèles et en créer eux-mêmes pour faire face à la demande Inondiale du gant à la mode. Tous les matériaux furent employés : les peaux — suède, pécari, chevreau — et encore le drap, la dentelle, le filet, le tulle, voire les crêpes de Chine ; tous les coloris furent utilisés pour assortir ces gants aux couleurs à la mode.

Quant à la’ maroquinerie, qui comprend la chaussure et le sac, là encore, révolution. Le bottier classique a fait place au bottier créateur de modèles exclusifs, conçus pour être assortis aux modèles exclusifs de la grande Couture. La véritable élégance de la femme réside dans ses pieds — et c’est là ce qui, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, différencie l’élégance française de l’élégance étrangère. De véritables artistes ont, dans l ‘entre-deux guerres, réussi à faire de la chaussure parisienne la reine de la chaussure mondiale. Qu’ils se nomment Julienne, Perugia, Hellstern, Greco, c’est au talent de leurs créateurs que nous devons toutes les novations et le règne incontesté de la chaussure française. Style, matière, — et au lieu de la peau ou du cuir habituel, on vit employer successivement crocodile, lézard, serpent, crêpe de Chine, lamés or ou argent, lins, paille, rafia, — l’ensemble a été copié d’abord par les maîtres de la chaussure féminine de luxe, Pinet et autres, avant de l’être par l’ensemble de l’industrie française et mondiale.

Paris a ainsi décrété la mode des talons hauts, la mode des talons plats », la chaussure luxueuse ipour le soir, au temps des robes courtes, la sandale du soir au temps des robes longues, la mode des chaussures assorties en style et couleur à chacune des robes, etc. — et le monde a suivi, aveuglément.

Le sac à main, à son tour, a été assorti à la fois à la chaussure et à la robe, et dans ce domaine, un véritable artisanat d’art s’est créé et développé à Paris. Ces sacs à mains ont été fabriqués, comme les chaussures, en toutes matières : peaux, cuirs, tissus, feuilles de bois même — et là comme ailleurs, les acheteurs étrangers ont acheté ces sacs soit pour les revendre à leur propre clientèle, soit pour les .recopier par centaines de mille.

Je n’ai rien dit du chapeau, parce que la Mode fait partie intégrale de la grande Couture, et ce qui s’applique à celle-ci s’applique également à celle-là. Dans la plupart des cas, toute grande maison de couture crée, du reste, ses chapeaux pour chacune de ses robes et, si tel n’est pas le cas, une maison spécialisée de mode travaille en collaboration avec elle, de façon à pouvoir toujours assortir le chapeau à la robe, soit en couleurs, soit en matière.

Pour terminer, un mot sur l’article de Paris, dont le but frivole est l’ornementation de détail de toutes les pièces de la parure qui habille la femme. It serait trop long d’énumérer les bricoles dont la quantité, la diversité, l’ingéniosité, la nouveauté et le goût font des artisans français qui les créent les premiers artisans du monde entier. Bracelets, bagues, boucles, ceintures, broches, épingles, écharpes, poudriers, porte-cigarettes de tous genres et en toutes matières — souvenons-nous de nos promenades rue Royale, rue de la Paix, rue Saint-Honoré, rue de Rivoli, sous les arcades, et du nombre incalculable de boutiques regorgeant de bibelots aussi nombreux que variés. Les acheteurs de tous les ipays s’y pressaient pour rapporter à leurs femmes, à leurs amies, un bibelot qui leur rappelle Paris, c’est-à-dire le goût et l’art français. Paul Poiret, là encore, avait compris la portée de cette industrie essentiellement française, et, dans l’après-guerre immédiat, il avait confié près de l’Arc de Triomphe, avenue Victor Hugo, une boutique somptueuse à sa deuxième fille, Martine, qu’il avait intitulée : « Martine, marchande de fiivolités », renouant ainsi la tradition du règne de Louis XVI et de Rose Bertin, la modiste de la reine Marie-Antoinette.

Ainsi, de la tête aux pieds, des pieds à la tête, dessus, dessous, en gros et en détail, tout ce qui habille et pare la femme est l’apanage exclusif.

Dans cette période de l’entre-deux-guerres , la Mode a subi d’énormes variations économiques : les unes indépendantes de notre volonté, et contre lesquelles nous ne ipouvions rien faire ; les autres, dépendantes de cette même volonté — ou plutôt de notre manque de volonté.

Les premières raisons sont, évidemment, les crises économiques mondiale? Ce fut d’abord l’Amérique, victime de la crise monétaire qui suivit, en 1929, le crack de Wall Street, et dont les conséquences immédiates pour la Mode ont été un manque de puissance d’achat de la riche clientèle américaine, aggravé en même temps par l’augmentation des droits d’importation sur tous les articles de luxe, robes, chapeaux, tissus, bijoux, parfums, etc.

Ce fut ensuite, en conséquence de la crise chinoise (affaire de Cliangaï) qui affecta énormément le marché anglais, la crise monétaire britannique de iq3i, la chute de la livre, suivie immédiatement de la campagne de « ETitish goods » et de l’élévation des tarifs dotianiers frappant à nouveau et tout spécialement l’industrie de luxe française — c’est-à-dire la Mode et tous ses produits.

Vinl alors la crise monétaire des Etats de l’Amérique du Sud, entraînant, dans les grand pays acheteurs des produits de luxe français, l’interdiction d’exportations de devises. Après quoi, en^Europe, à partir de 19ЗЗ, la crise européenne : en Allemagne, en Italie, en Espagne, successivement. Il y a eu, en un mot, en Europe, depuis 19ЗЗ, date de l’avènement d’Hitler, cet état d’incertitude, de marasme, de crise spasmodique qui nous a amenés à un état dl’où, seules, la faillite ou la guerre pouvaient nous faire sortir.

Chaque pays, aux prises avec sa crise propre, s’est protégé, — c’est-à- dire a élevé ses barrières douanières, — quand il n’a pas pu purement et simplement, comme l’Allemagne et l’Italie, interdire toute importation de produits de luxe venant de France. Dans les autres pays, comme l’Angleterre et l’Amérique, l’élévation des barrières douanières a eu, pour résultat de provoquer à l’intérieur de ces pays la création d’industries propres, soieries, coutures, lainages haute nouveauté, industries qui, jusqu’à ce jour nous avaient été, réservées sans concurrence. Les commerçants et industriels de luxe (que ce soient d’Amérique, d’Angleterre ou d’Allemagne), se sont alors contentés d’acheter le minimum de modèles en France, et de les faire copier ensuite par leurs propres industries, qu’il s’agisse de tissus, de robes, de chapeaux, de chaussures, de sacs ou même de parfums.

Les pays comme le Japon et l’Allemagne, qui se préparaient à la guerre et qui, de ce fait, avaient besoin de devises étrangères, se sont mut à vendre sur nos anciens fiefs du commerce de luxe, les copies de nos propres modèles : tissus, robes, articles de Paris, aussi bien en Angleterre, en Suède, en Norvège, en Europe Centrale qu’en Amérique du bud, et même, ce qu’il y a de plus grave, dans nos propres colonies. Cela à des prix non payants pour leurs industries, mais que l’industrie française de luxe ne pouvait adopter sans courir immédiatement au suicide. D’ailleurs, tous ces pays, dont les méthodes étaient certainement malhonnêtes, payaient malgré eux l’hommage dû à la France, en venant acheter le strict minimum pour copier, ou même en y venant copier sans acheter : car, seul, le goût français, la Mode française ont cours sur tous les marchés mondiaux.

Ces événements et leurs conséquences, nous avons été obligés de les subir, car ils étaient le fait d’une crise universelle, mais, ce qui est grave, nous les avons subis sans lutte, sans défense — et j’en arrive aux raisons de la crise qui nous sont personnelles.

Elles sont simples. Manque d’unité dans l’organisation patronale des industries et commerces de luxe. Manque d’intérêt et de soutien du côté des organes officiels, du Gouvernement.

Le caractère individualiste du Français est une des causes du manque d’unité de l’organisation patronale. La jalousie parmi tous les fabricants de nouveautés en est une autre. Résultat : ils n’ont jamais réussi à présenter un front unique dans les conférences économiques ou les discussions de traités de commerce, à rencontre du Comité des Forges ou d’autres consortiums des industries lourdes, qui ont ainsi obtenu dans les échanges internationaux la part du lion.

Manque d’unité également parmi nos grands couturiers parisiens, malgré la création d’une Chambre syndicale ; mais les intérêts de personnes y ont toujours prévalu sur les questions de principes ou d’intérêts communs.

Manque de défense contre la copie (ceci dû à la faiblesse de nos lois dans ce domaine), que ce soit à Lyon ou à Paris. Et quand je parle de la copie je ne parle pas seulement de celle que1 fait le pirate étranger — mais, ce qui est plus grave, de la copie du parasite français, vivant absolument aux dépens de l’industrie de la Mode, jouissant d’une organisation perfectionnée dans tous nos centres de fabrication, d’exposition et de vente, et se procurant ainsi, par fraude, débauchage, vol même, toute la nouveauté qui, chaque saison, sera présentée à Lyon ou à Paris.

Manque d’intérêt et de compréhension des Pouvoirs Publics, qui n’ont rien fait, au moment de l’élévation des tarifs douaniers en Angleterre, en Amérique, en Italie, pour éviter le transfert dans ces pays d’une partie de nos industries de luxe, tissages de soierie et lainages, usines d’impression et de teinture, emmenant en même temps que le matériel les techniciens nécessaires à le faire fonctionner, et éduquant en même temps la main-d’œuvre étrangère.

Manque d’intérêt, enfin, d’intelligence, d’initiative de nos fonctionnaires publics à l’étranger — consuls, attachés commerciaux, membres des Chambres de Commerce — tous n’ayant qu’un désir : éviter les ennuis, éviter tout geste susceptible de déplaire à un intérêt privé d’où pouvait dépendre leur situation présente ou à venir.

Voilà donc résumées les causes, dues à nous-mêmes, du déclin de notre Mode à l’étranger, pendant la seconde moitié de l’entre-deux-guerres.

Quelles furent, cependant, les conséquences sociales de l’essor de la Mode entre les deux guerres * Elles sont au nombre de deux : centralisation dans la capitale de toutes les valeurs de goût, d’art et de génie inventif ; démocratisation de la mode.

Centralisation, c’est la conclusion naturelle de tout ce qui a été dit dans cet exposé. Paris, dans l’entre-deux-guerres, a pris définitivement ïa direction de toutes les valeurs françaises, sources de toutes les industries et commerces de luxe, — et quoi qu’en aient pensé les propagateurs de la soi-dhant révolution natioifaie, je veux bien croire, quant à moi, que toutes ces industries et tous ces commerces de luxe, qu’ils soient en province ou à Paris, ont profité de cette centralisation et ne demandent qu’à la voir continuer.

Mais, à mon avis, la deuxième conséquence, la démocratisation de la Mode, est de beaucoup plus importante, et c’est surtout ce qu’en manière de conclusion je voudrais marquer.

La grande Couture, c’est-à-dire la Alode française, était, avant 1910 l’apanage d’une minorité essentiellement aristocratique. Entre les deux guerres, nous assistons à une véritable démocratisation de cette clientèle, aussi bien en France qu’à l’étranger.

Les modes régionales, peut-être très pittoresques, mais peu pratiques, disparaissent. Finis les bas de coton ou de laine. La provinciale, la paysanne, comme sa sceur de Paris, ne porte plus que le bas de soie, privilège encore récent de la femme riche. Celle-ci s’est libérée du corset, de ses dessous encombrants, et les a remplacés par des dessous simples, légers, en soie naturelle. La midinette, la petite bourgeoise, l’ouvrière, la paysanne les remplaceront de même par des dessous en soie artificielle. La robe, le chapeau de grande maison sont portés toujours par la femme riche, mais la petite bourgeoise fera copier par sa couturière à façon le modèle en vogue d’après les gravures des journaux ou les patrons de Fémina ou du Jardin des Modes, sans oublier Marie-Claire. La provinciale, la paysanne, l’ouvrière achèteront les copies de ces mêmes modèles produits par la confection et vendus dans les grands magasins de la Préfecture ou les boutiques de mode du chef-lieu de canton.

Cette démocratisation du vêtement féminin — qui, dans un autre ordre, suit, du reste, la  démocratisation de l’automobile — sera, je le sais, regrettée par certains, en qui les préjugés de classe sont toujours ancrés ; et beaucoup d’entre eux se sont scandalisés, au début de cette époque de l’entre-deux-guerres, de voir la femme de chambre porter, continue sa maîtresse, des bas de soie et des dessous qui ne se nomment « de, cocotte » que lorsque la domesticité les porte. Ces esprits réactionnaires n’ont pu empêcher la démocratisation de s’accomplir, — et la Mode française en est responsable.

Maintenant qu’elle est chose faite, je sais aussi que certains de ses artisans s’en sont plaints amèrement on période de « résolution nationale ». (Parlant de cette époque, qu’il espérait révolue, M. Lelong ne disait-il pas : « Les femmes sont devenues trop moutonnières ; elles ont oublié leur personnalité ; elles sont devenues infidèles au couturier qui savait tirer parti de cette personnalité pour se laisser conduire par un snobisme irréfléchi et adopter toutes ensemble l’influence de l’instant. » Mais ne serait-ce pas ce même critique qui, le premier, dans cette même période, a créé à côté de son rayon « Grande Couture » un rayon qu’il a appelé « Robe Édition » ? Pour les mettre à portée de toutes les bourses, il copiait dans ses ateliers ses grands modèles à succès pour les vendre à 1 5oo francs, car il estimait, à juste raison, que la femme élégante n’est pas forcément une femme aux revenus illimités — et que le goût n’est pas l’apanage exclusif de la richesse II y a encore un monde entre  la démocratisation et celle qu’appliquait la Russie dès avant cette guerre : le Commissaire soviétique à l’Habillement féminin envoyait déjà, en 19З6, un délégué à Paris, pour voir les collections et négocier l’achat de quelques modèles qui devaient être reproduits ensuite à quelques millions d’exemplaires.

Cette démocratisation de la Mode s’étend, du reste, au monde entier, car, si le modèle exclusif de Paris est acheté par l’Angleterre, l’Amérique ou tout autre pays, c’est avant tout pour être recopié, et, par une reproduction en grand nombre, il voit son prix de revient (et, par conséquent, son prix de vente) extrêmement réduit : donc, il sera, sous forme de copie, diffusé parmi toutes les classes de la société étrangère, et ainsi le goût français, la mode française seront imposés et ancrés parmi des millions de femmes, je dirais même parmi les masses féminines du monde entier. Si cette démocratisation n’a pas toujours rapporté pécuniairement à la France ce qu’elle aurait dû lui rapporter, il n’en reste pas moins que son patrimoine artistique n’a pu que s’enrichir de cette propagation, j’allais dire de la foi (car c’est bien une foi), que ces « masses féminines » mettent en Paris…

Tout Français qui a un peu voyagé à l’étranger a pu se rendre compte de cette publicité immense faite naturellement à la France par tout ce qui touche à la femme. Que ce soient les grands magasins de luxe, qui montrent, en rayons ou en vitrines, tout ce qui vient directement de Paris, — et ceci à chaque saison, — que ce soient les boutiques qui se pressent les unes à côté des autres, dans les grandes artères de New York, Londres, Manchester, Berlin, Vienne, Oslo, toutes à noms français, toutes arborant dans leurs vitrines, à la place d’honneur, le modèle exclusif venant de Paris : à tous les prix, à tous les échelons, dans tous les quarlieib, riches ou pauvres, la couture, la confection, le tout-fait s’inspirent de la Mode française. Voilà ce que la démocratisation de la Mode parisienne d’e l ‘entre-deux-guerres a fait pour le prestige de la France à l’étranger.

Cette démocratisation a développé, en outre, parmi les masses féminines le goût du beau, et ce n’est pas un de ses moindres bénéfices. La coquetterie peut être un vilain défaut quand elle est excessive, mais  qui se plaindra que les femmes de tous les milieux aient, dans cette coquetterie, réussi à développer leur goût — et qui dit goût, dit sens critique et sens du ridicule ? Qui se plaindra que ce goût développé chez la femme de l’entre-deux-guerres ait réussi à la rendre plus naturelle, plus attrayante, plus désirable « . Et cela aussi bien parmi les classes aisées que parmi les classes laborieuses ? Si le goût n’est plus un privilège de classe, il le doit à la Mode de l’entre-deux-gueires

Et ce n’est pas seulement en France que cette démocratisation du goût s’est produite. La Française était prédestinée à cette évolution. C’est à l’étranger que les résultats ont été plus palpables, surtout dans les pays anglo-saxons, qui avaient jusqu’à la dernière guerre si peu ce sens du ridicule dont nous parlions tout à l’heure. Qui a vécu en Angleterre dans les vingt années qui ont suivi l’armistice ne peut être que stupéfié du changement radical qu’a subi la femme anglaise dans son habillement. Elle le doit entièrement à l’influence française.

Et demain ? Question bien embarrassante. Malgré tout, je crois que les conditions des années ig.45-5o ne seront pas tellement différentes de celles des années 1920-25 : une France libérée, des femmes qui auiont été chefs de famille ей. notre absence et qui auront gagné par leur action, leur courage, leur sacrifice, les droits de se considérer, civi- quement et physiquement, comme nos égales. La Mode ne pourra donc que suivre son évolution : liberté, aisance, simplicité, démocratisation. N’oublions pas qu’elle est svmbole de liberté. Celle-ci reconquise, la Mode pourra, comme auparavant, se montrer fantasque, parfois frivole et souvent révolutionnaire. Notre industrie de luxe sera très probablement la première à revivre, car elle n’a pas besoin de trop de machines, ni da trop de matières premières, et sa main-d’œuvre, la première du monde, est toujours là. La traduction des efforts de ses artistes et’ de sa main- d’œuvre en chiffres, en valeur économique, appartient ensuite aux rédacteurs de nos traités de commerce, qui défendront nos intérêts vis- à-vis des puissances du monde entier. Nous aurons besoin d’importer, nous devrons donc exporter, et je suis sûr que le Gouvernement de la IVe République, qui a su sortir la France d’une situation catastrophique sans précédent dans notre Histoire, saura protéger et défendre les intérêts de nos industries et de nos commerces de luxe.

Marceli Rouff. (Oflng Xc, 1943.)

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