Les malles aux trésors

Une ombrelle, un corsage et… un mannequin doté d’une tête de panthère noire en cuir. Les Arts décoratifs à Paris orchestrent un audacieux dialogue entre le fondateur de la maison Louis Vuitton et son actuel directeur artistique, Marc Jacobs. Un type d’exposition à la lisière de la mode, du patrimoine et de l’art contemporain, de plus en plus prisé par le public. En avant-première pour M le magazine du Monde, visite guidée en vidéo.

Par Vicky Chahine / Photos Cyrille Weiner

http://www.lemonde.fr/m/article/2012/03/08/les-malles-aux-tresors_1653979_1575563.html

 

à l'étage Marc Jacobs, la vitrine consacrée au  designer américain Stephen Sprouse, décédé en 2004. Encore vide, elle est entièrement tapissée du graffiti qu'il avait imaginé pour le maroquinier. 

En avant première, visite guidée…

UN MANNEQUIN À LA BLOUSE BRODÉE D’UN MONOGRAMME, tête et pieds (encore) nus, défile sur un chariot. Des techniciens parlementent, en anglais et en français, autour de malles du siècle dernier protégées par des bâches.« Tout le monde a ses chaussons ? », demande une jeune femme avant de pénétrer avec précaution dans une vitrine pavée de miroirs. Plus loin, un mur recouvert de moules à cupcakes géants qui attendent les sacs des dernières collections. « Un peu comme devant une boîte de chocolats. On ne sait lequel choisir… », glisse avec un sourire Samantha Gainsbury, scénographe de l’exposition « Louis Vuitton-Marc Jacobs » aux Arts décoratifs à Paris, encore en plein accrochage quelques jours avant l’inauguration. Tout le monde s’affaire entre l’étage dédié au fondateur de la maison historique, Louis Vuitton, et celui consacré à l’actuel directeur artistique, le très médiatique Marc Jacobs. Plutôt qu’une rétrospective chronologique, cette exposition met en parallèle l’influence des deux hommes sur l’évolution de la mode, chacun dans leur siècle.

Habillé de boiseries grises haussmanniennes, l’espace Louis Vuitton abrite d’habiles mises en scène qui permettent de comprendre la problématique d’un « emballeur » – comme il aimait à se définir – du xixe siècle. Comme ces trois cadres dans lesquels sont épinglés, tels des papillons, des vêtements de poupée datant de 1860 (issus des collections des Arts décoratifs). Petit instantané du « strict minimum » nécessaire à la journée d’une femme bien née avec, pêle-mêle, une bourse en maille d’acier, une robe de bal en taffetas, une ombrelle, un corsage ou encore une boîte à chapeau. A l’étage, dans l’univers de Marc Jacobs, c’est un mannequin articulé doté d’une tête de panthère noire en cuir, habillé d’une tenue du défilé automne-hiver 2011-2012, que l’on a enfermé dans une cage dorée rétro-éclairée.

« Comme pour les autres expositions de mode, nous avons opté pour un parti pris contemporain », explique la commissaire Pamela Golbin, conservatrice en chef Mode et Textile des Arts décoratifs, aux commandes, entre autres, de la carte blanche à Hussein Chalayan, qui vient de fermer ses portes. « C’est une expérience visuelle et sonore. Nous voulons transporter les visiteurs dans un voyage qui les fait réfléchir, les informe et les amuse, explique Samantha Gainsbury. Tout autant qu’une pièce de théâtre ou un défilé de mode, une exposition, peu importe le thème, doit être divertissante ! » Une visite des coulisses de l’accrochage suffit pour comprendre que celle-ci promet d’être ludique. Quand Louis Vuitton est introduit par un zootrope faisant défiler toutes les tenues qu’une femme du monde emportait en voyage au xixe siècle, Marc Jacobs a le droit à son mur d’inspirations façon Tumblr, le réseau social favori des créatifs. Sur des écrans, le peintre Egon Schiele côtoie la chanteuse Mariah Carey, les abdominaux de culturistes, l’actrice Elizabeth Taylor, L’Origine du monde de Courbet, l’avatar de Marc Jacobs dans la série Les Simpson. Un kaléidoscope tels les fameux « mood boards » dont se servent les créateurs pour imaginer leurs collections, auquel s’ajoute la voix de Marc Jacobs fredonnant la chanson de la comédie musicale Hello, Dolly !. Les vitrines, la lumière (sombre pour protéger les tissus, aussi fragiles que du papier), la bande-son (signée par le musicien anglais Steve Mackey), rien n’a été laissé au hasard. Jusqu’à la conception des mannequins, l’un des éléments-clés. A chaque salle, ses têtes faites sur mesure (dont une partie par les ateliers du maroquinier) : en mosaïques de miroirs, avec des figures d’animaux, effet mousse avec du polyuréthane expansé ou encore avec des néons. Un véritable cabinet de curiosités.

« A L’ORIGINE, LE VÊTEMENT N’EST PAS FAIT POUR ÊTRE PRÉSENTÉ DANS UN MUSÉE, mais pour être porté. Notre travail doit justement pallier l’absence du corps. Les mannequins représentent une vraie problématique, comment les choisir, faut-il leur faire porter une perruque, des chaussures… ?», explique Kaat Debo, directrice du Modemuseum d’Anvers, avant d’évoquer l’exposition consacrée à Yohji Yamamoto en 2006 où les visiteurs pouvaient toucher et même essayer certaines pièces. « Exposer des vêtements, c’est beaucoup plus complexe que de la peinture ! Peu d’institutions ont l’infrastructure nécessaire », confie Pamela Golbin avant de citer les Arts déco et le Met de New York. Le Metropolitan justement, où la scénographe anglaise Samantha Gainsbury a signé, en 2011, sa première exposition « Alexander McQueen : Savage Beauty ». Avec succès : plus de 660 000 visiteurs s’étaient pressés pour admirer la rétrospective de l’enfant terrible de la mode britannique, la faisant grimper dans le top 10 des expositions les plus visitées du musée (aux côtés de « Mona Lisa » en 1963 et de « Picasso » en 2010). En France, des expositions comme celle consacrée à Christian Lacroix (en 2007 au Musée des Arts décoratifs) ou à Madame Grès (en 2011 au Musée Bourdelle) ont connu, elles aussi, un beau succès. Considérée par certains comme un art mineur, la mode afficherait-elle aujourd’hui de nouvelles ambitions ? En faisant passer une robe ou un sac à main de la vitrine d’une boutique à celle d’un musée, les marques de luxe appuyées par les conservateurs travaillent habilement leur image. Ces événements culturels représentent un formidable outil marketing qui leur permet de communiquer différemment, sur un savoir-faire, un patrimoine… A condition de posséder de solides archives, ce que semblent avoir compris une maison comme Chloé, qui vient d’engager un « responsable du patrimoine » pour s’en charger – en vue d’une exposition pour ses 60 ans ? – et Gucci, qui inaugurait à l’automne dernier son musée à Florence.

EN MAI PROCHAIN, Christian Louboutin exposera ses souliers au Design Museum de Londres ; ces derniers mois, « La planète mode de Jean Paul Gaultier » a voyagé de Montréal à Dallas ; le Met de New York prépare sa discussion imaginaire entre Elsa Schiaparelli et Miuccia Prada (du 10 mai au 19 août) ; et le Fortuny Museum de Venise consacre un événement à la journaliste de mode disparue Diana Vreeland, instigatrice de l’exposition Yves Saint Laurent au Met en 1983 et figure incontournable du milieu (du 10 mars au 25 juin). « D’une façon générale, la mode est plus populaire. Le grand public s’intéresse aujourd’hui à cette industrie et à ses protagonistes », remarque Samantha Gainsbury. Et Kaat Debo de conclure : « L’une des raisons qui expliquent le succès auprès du grand public ? Tout le monde entretient une relation avec la mode, elle fait partie de notre quotidien. »

« Louis Vuitton-Marc Jacobs » au Musée des Arts décoratifs, 107, rue de Rivoli, Paris-1er. Du 9 mars au 16 septembre 2012.www.lesartsdecoratifs.fr

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