Automation: Ce que sera le futur magasin d’horlogerie

Par Pierre Audemars (JSH 1956)

Les vendeurs de montres, de  l’avis de ces dames, sont des individus pénibles et exaspérants.
Ecoutons-les

 » N’est-ce pas  insupportable, ma chère, lorsqu’ils se collent ce verre sur I’oeil et vous  disent que votre montre a besoin d’être nettoyée deux ans après qu’on l’a  achetée, alors que tout le monde sait que la montre de l’oncle Georges a marché  à la perfection pendant vingt ans sans jamais avoir été ouverte ? Et les  sottises qu’ils peuvent vous dire pour refuser de réparer une montre, sous  prétexte que la boîte est trop mince, alors que le bon ami de Maud est allé en  Suisse tout exprès pour lui acheter une montre qu’il a payée très cher et sur  laquelle on peut voir le poinçon 18 ci, ma chère, aussi clairement que votre  nez ! Parfois, vous savez, je me demande s’ils sont tout à fait corrects. Mon  mari compte toujours les rubis lorsque ma montre rentre d’une réparation, il  dit qu’on ne peut jamais être assez prudent, au jour d’aujourd’hui. Evidemment,  tout est tellement petit dans ces montres, qui sait ce qu’ils voient ou ce  qu’ils font lorsqu’ils se collent ce verre dans l’oeil !

 » Et l’un d’eux a été  réellement malhonnête envers moi, un jour. Vous vous souvenez du temps où  j’avais tant d’ennuis avec ma montre qui ne voulait pas marcher – je l’ai rapportée  six fois et lui ai dit ce que je pensais – je reconnais que j’ai été aussi  désagréable que possible et que j’ai mis sa patience à rude épreuve, car  j’avais donné beaucoup d’argent pour cette montre et elle s’arrêtait  constamment. Et lui, il affirmait qu’elle était parfaitement en ordre. Alors il  m’a priée de la remonter devant lui, et j’ai donné les sept tours que m’avait  recommandés le pasteur. Vous auriez dû l’entendre ! enfin, il semble bien qu’il  avait raison, car depuis lors la montre ne s’est plus jamais arrêtée, mais tout  de même, à mon avis, on ne devrait pas parler ainsi d’un ecclésiastique… ‘

Individus pénibles et  exaspérants.

Il est donc réconfortant de  penser que bientôt ces êtres impossibles seront complètement éliminés par le  processus impitoyable de l’automation. Dans un avenir peu éloigné,  lorsque l’intégration et la contre-réaction auront acquis droit de cité, la  vente d’une montre sera chose extrêmement simple et entièrement automatique.

Toute objection, hésitation,  perplexité, indécision, incertitude, tergiversation et discussion quant à la  marque de montre suisse à choisir aura été balayée d’avance. Avant d’entrer au  magasin le public aura été scientifiquement endoctriné et persuadé parla  propagande intensive de la F.N.S.R.P.M. (Fédération Nationale Suisse de Réclame  Perpétuelle Mondiale). De plus, cette publicité à jet  continu diffusée sans arrêt par haut-parleurs aura l’heureux résultat d’éviter  le 900/o des discussions qui, aujourd’hui, entravent et retardent la vente  d’une montre : le public sera dûment informé que le cadran qui se trouve sur  telle montre est le cadran assorti à cette montre et est par conséquent le  cadran qui doit être accepté avec la montre, étant donné qu’il a été désigné  scientifiquement pour ce modèle spécifique par des experts dont la connaissance  des cadrans est évidemment beaucoup supérieure à toute préférence individuelle  surannée.

Dans le magasin toute la  décoration intérieure sera constituée par des tableaux de contrôle comportant  un relais principal et deux auxiliaires, pour chaque marque de montre.
Notons en passant que les  plaintes de nos ancêtres au sujet de la pléthore des marques sont maintenant  ridiculement désuètes, car en coordonnant scientifiquement les commutateurs des  tableaux, jusqu’à 5000 relais peuvent fonctionner sur le même circuit.
Le client enclenche le  commutateur principal. Ceci détermine la marque de montre présentée. Un  commutateur auxiliaire porte l’indication  » Homme « , l’autre  »  Dame « .

Comme la production mondiale de  l’or a été nationalisée en 1972 et automatiquement expédiée à Fort Knox comme  dette de guerre, toutes les montres sont maintenant emboîtées dans du «  pleximetalloy », alliage incassable, inusable, indéformable, non-rayable,  irrétrécissable, étanche à la poussière, à l’eau et aux microbes, antiseptique,  antimagnétique et indestructible. Cette nouvelle matière a été mise au point  après de longues recherches en solidifiant, comprimant, électrolysant,  magnétisant, déshydratant et amorçant un obscur sousproduit du  tetrametapolynaphthabenzolène.

Actionné par force hydraulique,  un plateau présentant les modèles demandés glisse automatiquement sur deux  rails parallèles et vient se poser sur le comptoir d’acier, pendant qu’un  relais automatique enclenche le haut-parleur.
Le disque se met en marche,  exaltant les mérites de la fabrique qui a produit la montre, puis donne un bref  historique de sa fondation et de son développement, une courte description de  sa reconstruction, indique le nombre de vérifications et de contrôles  électroniques effectués, etc., etc., en bref, convainc le client que la dite  fabrique est la meilleure du monde. Un coupe-circuit automatique déclenche le  relais, module la puissance et commute sur les prévisions météorologiques si  par hasard un deuxième client vient à se brancher sur une autre marque.

Des billets de banque  dollar-livre sont acceptés par la caisse enregistreuse synchronome, et la  montre peut être emportée immédiatement.
Le problème du nettoyage et de  l’huilage (qui valut tant d’ulcères à nos aïeux) n’existe plus, puisque tous  les mouvements sont automatiques, toutes les pièces incassables, et que tous  les rotors actionnent des éventails centrifuges (engrenés sur un mécanisme de  calendrier classique placé sous le cadran) qui chassent l’huile sèche et la  poussière à intervalles déterminés et sont réglables, au moyen d’un poussoir,  selon le genre d’occupation du porteur. Tous les pivots sont creux et déposent  automatiquement un microgramme d’huile fraîche dans les pierres. (il est vrai  que le raccordement du mécanisme de calendrier contrôlant cette projection  d’huile présentait un problème technique d’une certaine difficulté, mais  celui-ci fut finalement résolu, en 1982, à la Vallée de Joux).

On voit donc que la vente des  montres sera un jour beaucoup plus aisée qu’elle ne l’est aujourd’hui. Les  plaintes seront pratiquement éliminées, Il est difficile de se plaindre  lorsqu’il n’y a personne à qui parler.
Mais cette éventualité elle-même  a été prévue, et en enclenchant le commutateur  » Plaintes  » le  haut-parleur diffuse un disque d’excuses appropriées et obséquieuses. Par tube  pneumatique, l’article défectueux est expédié à l’atelier aux fins d’examen par  l’horloger.
En commutant sur  » Client  « , l’horloger parle directement à celui-ci par l’intermédiaire de l’écran.  Les réparations-pour les personnes qui possèdent encore les montres de leurs  ancêtres-sont transmises de la même manière.
Les clients irritables ou  grincheux sont facilement réduits au silence a) en éteignant l’écran, qui n’est  pas contrôlé par le magasin, b) en augmentant le volume des prévisions  météorologiques, ou c) en électrisant le comptoir d’acier sur lequel ils  s’appuient.
Avec le temps, bien entendu, des  robots remplaceront les horlogers, et alors des chaînes de magasins multiples  pourront être contrôlées simultanément d’une station mère par des financiers.

Il est difficile de prévoir les  diverses conséquences de ces innovations la seule qui soit tout à fait certaine  est que l’article  » La vente dont je suis le plus fier  » ne pourra  plus paraître dans le Journal Suisse d’Horlogerie.

http://www.horlogerie-suisse.com/journal-suisse-horlogerie/divers/Automation-Ce-que-sera-le-futur-magasin-d-horlogerie-1531311011.html

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