Comment Disney a failli inventer IKEA

Le modèle Airline de Weber. Milwaukee Art Museum– Le modèle Airline de Weber. Milwaukee Art Museum –

En 1938, Walt Disney et son frère Roy, qui ont investi près d’1,5 million de dollars (un record pour l’époque) dans leur long-métrage d’animation «Blanche-Neige et les Sept Nains», se frottent les mains. Parue l’année précédente, l’œuvre a reçu un accueil sans précédent, aux Etats-Unis comme à l’étranger.

Le duo décide de faire bâtir des studios d’animation à la mesure de ses besoins. Les frères acquièrent à Burbank un terrain de plus de 200.000 m2 et confient la conception à un architecte couru, Kem Weber. Le bâtiment abritera les studios d’animation jusque dans les années 1980. Des dizaines de films naîtront au sein de l’«Animation Building», bâtiment en forme de «H», pourvu de couloirs en sous-sol (une organisation quasi-militaire souhaitée par Walt Disney, qui permettait une circulation aisée et cachée des regards entre les bureaux d’animation et les autres départements).

Bureaux et chaises, tables de dessinateurs, rangements, Weber créé également le mobilier. Disney apprécie le style du designer. Il a justement demandé à Weber de s’inspirer, pour l’architecture du bâtiment, des lignes de son fauteuil favori. L’Airline, dessiné par Weber quatre ans auparavant, lorsque celui-ci était au sommet de sa popularité, n’avait pourtant pas connu le destin que son créateur avait imaginé.

A dire vrai, on pourrait parler de «flop»: aucun fabricant ni distributeur n’a vraiment accepté de se frotter au concept. Un fauteuil vendu en kit, à assembler soi-même; de bonne qualité, mais abordable, et enfin signé d’un designer-décorateur en vogue? Voilà qui aurait pu séduire une Amérique rendue fort prudente depuis le krach boursier de 1929.

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Mobilier pour les bureaux Disney

Mais Weber n’est pas parvenu à en faire fabriquer plus de deux centaines, lesquelles d’ailleurs lui sont restées sur les bras. Quelques années plus tard, Walt Disney les découvre, en tombe raide dingue. Il achète le lot pour meubler ses studios (dont ses propres bureaux au sein de l’Animation Building). Weber ne le sait pas encore, mais son aura de designer avant-gardiste vient de s’éteindre.

Le design américain moderne

Né Karl Emanuel Martin Weber à Berlin en 1889 (l’acronyme K.E.M. fera office de prénom à partie des années 1920), il se forme à l’ébénisterie, puis à l’architecture et la décoration d’intérieur à l’Ecole d’arts appliqués de Berlin. En 1914, il part superviser la construction du pavillon de l’Allemagne  pour l’exposition «Panama-Pacifique» à San Francisco.

La guerre éclate en août, ce qui l’empêche de retourner en Europe: en Californie, il décroche quelques contrats dans la publicité ou la décoration. En mai 1915, un sous-marin allemand torpille le paquebot britannique Lusitania, parti de New York. Se prénommer «Karl» ne joue pas en sa faveur ; faute de clients, il devient successivement bûcheron, puis éleveur de poulets.

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Il s’installe à Santa Barbara en 1918 pour enseigner l’art et ouvrir un atelier au sein d’une église à l’abandon. Il vivote quelques années avant de se faire remarquer par les frères Barker, à la tête d’un grand magasin de mobilier de Los Angeles. Pendant quelques années, Weber produit des pièces hispanisantes à la mode, de bois sombre et aux courbes ondulantes. A court d’inspiration, il convainc les «Barker Brothers» de subventionner un voyage en Espagne en 1925.

En chemin, il s’arrête à Paris et visite «l’Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes». L’événement fera date, et donnera son nom au style «Art déco». Frappé par les créations innovantes des architectes et designers Robert Mallet-Stevens, Le Corbusier, ou Pierre Charreau, Kem Weber revient aux Etats-Unis avec une certitude: l’avenir du mobilier est au modernisme.

Les frères Barker se montrent peu disposés à bouleverser leur offre, mais Weber finit par imposer son idée. En 1926, il prend la tête de «Modes and Manners», boutique spécialisée dans les créations modernistes, située au 4e étage du grand magasin Barker Brothers, qui en compte onze: une occurrence précoce de «store-within-a-store».

Mobilier, luminaires, textiles ou arts de la table, les choix de Weber (qui a lui-même dessiné et aménagé les lieux) sont osés. Il a la brillante idée de mettre en scène une salle à manger, où les clients peuvent se restaurer, voir les objets et meubles en situation, se projeter. L’audace paie, le succès est immédiat. Le nom de Weber, associé à celui de Modes and Manners, devient synonyme de «design américain moderne».

Un fauteuil à emporter

On l’admire, on l’imite. Une deuxième branche est bientôt ouverte à Hollywood. Acteurs et pontes de l’industrie du cinéma se ruent sur les créations de Weber, dont les services d’architecte décorateur s’arrachent.

En 1927, Kem Weber quitte Modes and Manners pour ouvrir son propre studio de design; d’employeurs, les Barker deviennent ses clients. Sa réputation dépasse les frontières de l’Etat de Californie: il est l’un des designers les plus réputés du pays. Weber allège et affirme son style, s’affranchit de l’extravagance savamment dosée qui caractérisait le style Modes and Manners.

Formes géométriques répliquées, lignes étirées et angles arrondis: on lit les signes annonciateurs de l’esprit «Streamline» qui régnera bientôt.

La Grande Dépression de 1929 a rendu la clientèle frileuse, sinon économe. Le designer réfléchit, parallèlement aux réalisations qu’il signe pour ses clients fortunés, au moyen d’adapter sa production à un marché élargi. Il propose des pièces abordables (de 20 à 140$) ou ses propres services pour modifier intérieurs ou mobilier de famille, l’adapter au goût du jour – comme on le fait de bijoux qui seraient passés de mode.

Comme ses compatriotes de l’École du Bauhaus, Weber teste le métal tubulaire (la Lloyd Manufacturing Company, dans le Michigan, vendra de très nombreux exemplaires de ses sièges), explore nouvelles techniques et matériaux innovants, bricole des systèmes de jointures tout en bois, facile à assembler. En 1934, il met toute son ardeur dans un projet inédit: inventer un siège qui, à plat, tiendrait dans une boîte suffisamment compacte pour être emportée telle quelle à la maison.

L’Airline Chair, un fauteuil en porte-à-faux au design moderne, pèse moins de huit kilos et ne coûte que 24,75 dollars (le salaire moyen de l’époque est d’environ 1.400 dollars). Impossible de se tromper en l’assemblant, seules deux petites tiges de bois sont à glisser dans des crochets. Il est robuste, et l’inclinaison de son dossier réglable. «Wrap it Up and Take It Home!», titre avec enthousiasme le magazineRetailing en mai 1935.

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Cependant, en dépit de ses atouts, le mode de commercialisation proposé par Weber est accueilli avec méfiance. Aucun fabricant ne se risque à produire le fauteuil pour le marché de masse, et la modeste quantité produite ne trouve pas preneur. Jusqu’à ce que Walt Disney s’en entiche, et détourne le fauteuil de sa cible initiale.

Jamais le designer ne trouvera de partenaire commercial pour créer sa collection d’articles d’ameublement d’honnête qualité pour un marché de masse. Ce sont les clients fortunés qui se tournent vers lui, et non l’Américain moyen. L’entrée en guerre des Etats-Unis met un frein à ses activités de design, et Weber propose au gouvernement un système de son invention (qui se solde, lui aussi, d’un échec): des maisons préfabriquées conçues pour se protéger des assauts ennemis.

A l’issue de la guerre, Kem Weber retourne à Santa Barbara, et abandonne le design de mobilier au profit de l’architecture. L’effronté de l’avant-guerre fait vingt ans plus tard figure de «vieux schnock» à côté de la jeune garde du design, le couple Charles et Ray Eames en tête. Les historiens et critiques du style «mid-century modern» américain, dont il est l’un des précurseurs et acteurs jusqu’à sa mort en 1963, oblitèrent peu ou prou son travail pendant quelques décennies.

Indépendamment du parcours de Weber, l’idée fait son chemin. Près de 15 ans après sa création en 1943, l’entreprise du Suédois Ingvar Kamprad intègre la vente de meubles à son catalogue, mais il doit subir la pression que ses concurrents exercent sur ses distributeurs.

Kamprad et ses collaborateurs n’ont d’autre choix que livrer eux-mêmes leurs clients, et l’idée germe en dévissant les pieds d’une table qui devait être glissée dans le coffre d’une voiture: pourquoi ne pas proposer le mobilier à plat, afin que les clients puissent eux-mêmes l’assembler à la maison? IKEA compte alors un unique point de vente, en Suède, et emploie une centaine de personnes.

Vingt ans plus tard, la marque, désormais présente en Europe, en Australie et au Canada, propose le fauteuil en porte-à-faux Poäng (à l’origine baptisé «Poem»), inspiré de modèles traditionnels comme les créations de Bruno Mathsson ou d’Alvar Aalto.

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Le fauteuil Poäng

Celui-ci figure toujours au catalogue de la marque jaune et bleue, étiqueté à partir de 99€ 59€. Des millions d’exemplaires se sont vendus un peu partout dans le monde, où IKEA a essaimé.

L’Airline Chair de Kem Weber, quant à elle, fait de régulières apparitions en salles de ventes. Son «prix marteau» dépasse parfois la barre des 20.000$. Et sa popularité n’est pas un phénomène local: elle est entrée dans la collection de mobilier du musée Victoria & Albert de Londres en 1991.

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L’Airline Chair originale à gauche, la nouvelle mouture signée «Disney» à droite. Image DISNEY.

Vingt ans plus tard, l’énorme machine Disney, sous la marque «Walt Disney Signature» (division «Fashion & Home»), fait appel au designer américain Cory Grosser pour rafraîchir les lignes du «mythe». Abordable, l’Airline Chair nouvelle mouture? Il vous en coûtera 3.900$, auxquels vous ajouterez 1.400$ pour acquérir un repose-pieds coordonné. Chez Disney, on maîtrise le sujet: les belles histoires font toujours vendre.

Elodie Palasse-Leroux

Sources: «K. Weber and the rise of modern design in Southern California», Christopher Long (biographe de Kem Weber), The Magazine Antiques ; «K. Weber, the most important mid-century modern designer you never heard of», Collector’s Weekly.

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